Les pressentiments de Lutumba Simaro sur la fin du parcours exceptionnel du grand philosophe qu’il a été

(Par Siki Ntetani Mbemba François)

Kinshasa, 03 mai 2019 (ACP).- Lutumba Simaro dont l’état de santé fragile s’était subitement dégradé depuis quelques jours, est emmené d’urgence à l’aéroport international de Ndjili, le dimanche 3 février 2019, pour être évacué sur Caen, ville de l’ouest français, à plus de 200 km de Paris, où il était attendu, à une autre date, à un rendez-vous médical. Il n’y reste pas longtemps. Lutumba est envoyé à Paris, dans un centre où une de ses filles a un job. C’est dans cet établissement que le grand philosophe, le sage est appelé dans l’au-delà, le samedi 30 mars à l’aurore.

Trois semaines avant son dernier voyage en Europe, à son domicile, sur rue Isangi n° 231, dans la commune de Lingwala, Lutumba Simaro est dans son salon garni de grandes photos et peintures qui marquent certains jours de gloire avec des distinctions et décorations lui attribuées lors des cérémonies officielles, muni parfois de sa guitare. Sur la table en verre devant lui, à portée de la main, quelques petits paquets de médicaments. Lui tient compagnie sur le fauteuil à côté de son divan, Patrick Mangasa Izey, immortalisé par le chansonnier (et d’autres). « Le corps répond toujours mais mes articulations au niveau des genoux provoquent encore plus de douleurs (ndlr, arthroses). Pour marcher, cela m’est toujours difficile », se lamente quasiment le vieux qui semble expliquer d’où vient son mal atroce : « ça doit être la conséquence de  tout ce que j’ai enduré le long de mes longues années de carrière, avec la position debout à adopter presque chaque jour ou chaque soir sur la scène, de 20h à 2h du matin, la guitare électrique en main… »

Comme à chacune des rencontres – qui prennent des heures -, les réminiscences ressurgissent. Tout est évoqué, en partant des années 70 jusqu’à ce que fournit l’actualité récente, surtout du monde qui le concerne : la musique. A un moment, le sujet tourne autour de son avenir proche : « Tu t’es retiré de la scène après avoir remis ta guitare à la plus haute autorité du pays pour qu’elle soit placée au musée national. Or, pour vivre, il est impossible de te trouver une nouvelle source de revenus si ce n’est de recourir au seul travail que tu sais bien accomplir et qui te nourrit. Bana OK ne rapporte rien, sans surtout parler des concerts quasiment improductifs et déficitaires, à Yolo et ailleurs ».

Et de poursuivre : « Vieux, tout en respectant ton choix, cela ne peut pas t’empêcher de demeurer dans les coulisses ou derrière les rideaux. Et, sans effort physique, ton intelligence devra t’amener à bien subsister. Ton inspiration est toujours vivace et comme rien ne t’interdit de continuer à exercer ton métier, je te vois en mesure d’écrire et de façonner l’une des merveilles dont tu as le secret. Mais, pour vraiment accrocher, il faudra qu’elle soit soutenue par une danse originale, à tirer du riche folklore congolais. Les nombreux jeunes du domaine qui te fréquentent s’occuperont de la synchronisation des pas à exécuter. Exactement comme cela avait été le cas avec la danse « mayeno », au début des années 90. De toute façon, tu incarnes totalement Bana OK qui ne peut vivre qu’avec et par toi… »

L’auteur compositeur de « Maya » acquiesce. « C’est pourquoi, j’aime ta compagnie, mon petit-frère, Siki, car tu t’es toujours soucié de mon avenir et de l’amélioration de ce que j’entreprends. Tu sais qu’à chaque fois que tu es à mes côtés, je me sens soulagé à la fin puisque tu me comprends parfaitement. Comme je ne sors presque pas, ceci me détend, surtout l’évocation des souvenirs communs », avoue-t-il. Après réflexion, il enchaîne : « Il arrive aussi parfois, bien que rarement, qu’un admirateur connu vienne me chercher pour aller passer la journée ensemble, en circulant dans la ville, avant d’aboutir dans un bon restaurant, pour mieux meubler mon temps ».

Et de raconter la dernière tournée avec son ensemble, Bana OK, en Angola, il y a quelques mois. Sur invitation d’un homme d’affaires de ce pays, un grand fan, jeune, qui s’était investi rien que pour son plaisir à me voir physiquement et à vivre en live l’exécution de mes œuvres. Sans réellement s’attacher à notre production sur place, il a tant dépensé pour nous offrir un séjour inoubliable, une manière de récompenser le bonheur qu’il savourait depuis son adolescence…

« Maintenant, je peux mourir en paix »

Le mardi 10 avril 2018, au Palais de la Nation, Lutumba Simaro, qui célèbre ses 80 ans d’âge et 60 ans de vie musicale ininterrompue, reçoit, pendant plus de deux heures, les honneurs du président de la République, Joseph Kabila, au cours d’une audience qui consiste à lui remettre la dernière guitare de sa carrière.

« Cette guitare a été l’instrument de ma vie, ma compagne de tous les jours. La guitare que je viens de remettre au président de la République est celle de la fin de ma carrière, parmi tant d’autres, que j’ai eu à gratter, et qui sera placée au musée national. Elle est l’expression d’une histoire d’un artiste musicien qui a sacrifié toute sa vie pour vous bercer, vous éduquer, à travers ses œuvres et ses mélodies. Maintenant, je peux mourir en paix… », déclare l’artiste musicien au sortir de ce tête-à-tête à l’issue duquel instruction est donnée au gouverneur de la ville de Kinshasa de débaptiser l’avenue Mushie, dans la commune de Lingwala, au nom de Lutumba Simaro. Ce qui fut fait.

Micra Jazz, Congo Jazz puis OK Jazz

La commune de Saint Jean, appelée ainsi de 1957 jusqu’à l’instauration de la politique du recours à l’authenticité qui lui a ensuite collé le nom de commune de Lingwala, est l’entité où Lutumba Simaro a passé toute sa vie et où il a commencé, puis poursuivi sa carrière mémorable.

Mais, en réalité, il est né le 19 mars 1938 dans ce qui deviendra à Léopoldville, la capitale – aujourd’hui Kinshasa -, à partir de 1957, la commune de Barumbu, au quartier Ndolo, près de l’aéroport du même nom, dans les parages de la prison Ndolo, dont un annexe est englouti aujourd’hui dans le quartier Bon Marché.

Ayant acquis peu après sa propre parcelle, au numéro 226 de la rue Isangi, dans ce qui sera la commune de Lingwala, Pierre Mbaki, le papa, s’y installe avec son épouse et le nouveau venu, premier enfant et premier garçon de la famille : Simon Lutumba. Ancien employé de la Société d’Entreprise Commerciale du Congo Belge (SEDEC), il est vite séduit par l’apprentissage de la guitare, la guitare rythmique, la guitare d’accompagnement. Bien qu’à l’époque, la musique est considérée comme un domaine des voyous, des ratés, l’appel d’Orphée est plus fort…

Celui qui est surnommé Simaro connaît ses débuts, en 1958, dans l’orchestre Micra Jazz en maniant son instrument de prédilection. A la recherche de l’équilibre, Lutumba preste, l’année suivante, au sein de Congo Jazz du chanteur Gérard Madiata avec lequel il se produit chez Lutonadio bar, Binga Bar ou Congo Moderne, dans la commune de Barumbu. Peu après, Gérard Madiata est dans les rangs de l’OK Jazz de Franco dont la réputation est en hausse et fulgurante, où il essaie de jouer, avec son micro, au one-man-show au Congo bar – haut lieu d’ambiance et débit de boissons le plus grand et le plus fréquenté de la cité noire -, au croisement des rues Tshuapa et Marais, dans la commune de Kinshasa. Il y fait long feu…

Pour Simaro Lutumba, l’OK Jazz, c’est aussi la porte d’à côté. Il l’intègre, en 1961, en ayant sous les aisselles ses compositions « Muana etike » et « Lisolo ya ndaku » et officiera désormais sous la houlette du soliste-vedette, Luambo Franco, le leader, avec lequel il restera attaché.

Quand le groupe se déchire dangereusement, en 1967, avec le départ de plusieurs musiciens qui vont former l’orchestre Révolution, Lutumba n’est pas avec les dissidents. Au contraire, la sortie des albums «Okokoma mokristo» (1969) et «Ma Hélé» (1970) consacrent son talent de grand compositeur et moralisateur. Le hit-parade s’en approprie. Il est alors Lutumba Masiya, le messie. Mais, comme le problème ne manque jamais, Lutumba, en quête de mieux vivre, a sous la main un opus dont il voudrait bénéficier des royalties. Paul Kabayidi, mécène et propriétaire du petit dancing-bar « L’Enfer », sur Lowa 26, coin avenue Comfina, à Barumbu, finance l’opération. Il enregistre “Na lifelo bisengo bizali te” avec un orchestre d’accompagnement de circonstance, appelé Mi et composé de Diatho Lukoki au chant, Isaac Musekiwa au saxophone, Bosuma De Soin au tam-tam, etc. Le plus étonné du succès que récolte subitement la chanson est le compositeur lui-même. Elle cartonne tant et si bien qu’elle est même celle qui est la plus exécutée lors de fêtes de fin d’année 1971.

La popularité grimpe. Elle atteint des crêtes plus haut par le lancement, en 1974, de «Ntoto Mabele» et «Masuwa» avec dans la foulée «Minuit eleki Lezy», «Cedou», «Ebale ya Zaïre» que la voix de Sam Mangwana transforme en ouragan sur le plan discographique. « Faute ya commerçant » éclabousse le marché en 1981, avec toujours le même chanteur.

Des poèmes et des maximes qui découlent de la saine appréciation de la société dans laquelle il vit grâce à « des lumières naturelles ou acquises » qu’il essaie de projeter. Il éduque en même temps en se fondant sur le raisonnement et l’expérience. Il offre également un avertissement, sinon une règle de conduite à chacun et à tous pour les actes à poser. En cette période, survient la reconnaissance internationale grâce, entre autres, à la quantité et à la qualité du travail abattu par le groupe au point où l’OK Jazz reçoit le « Prix du meilleur orchestre d’Afrique et des Caraïbes ». Et, le fondateur-propriétaire, Franco Luambo Makiadi L’Okanga la Ndju Pene, lui ajoute une épithète pour être appelé Tout Puissant OK Jazz. 

Le tournant avec la montée du TP OK Jazz aile Kinshasa 

1984, le Grand Maître Luambo Makiadi s’en va avec sa troupe répondre à des contrats signés avec des producteurs en Europe et aux Etats-Unis. Leurs termes ne sont pas suivis tels que toutes les parties s’étaient entendues. L’attente est parfois longue entre deux concerts. Le froid sévissant, Lutumba Simaro demande l’autorisation de rentrer à Kinshasa. Et, pour ne pas se tourner les pouces, il regroupe les musiciens qui n’avaient pas effectué le voyage euro-américain. Il s’accorde avec Luambo Franco sur les intérêts de deux parties (utilisation instruments et dancing-bar Mama Kulutu ou Un-Deux-Trois)…

Le ballon d’essai se gonfle tellement que le TP OK Jazz aile Kinshasa rencontre immédiatement un succès retentissant. Une nouvelle pousse inconnue, un jeune chanteur du nom de Lassa Carlito Ndombasi l’amène littéralement au firmament en interprétant « Maya ». Les dividendes permettent même à Simaro Lutumba de s’acheter le 231 de la rue Isangi. «Cœur artificiel», « Tubatuba », « Verre cassé » viennent enrichir un répertoire qui souligne le génie du grand homme qui s’est appuyé sur la classe de Pépé Kallé et Lassa Carlito, au micro.

«Testament ya Bowule » complète la panoplie. Pour ce dernier enregistrement, Simaro se plaint de l’intrusion de son mentor qui y a introduit quelques citations lors du mixage qu’il était allé réaliser en Europe en pensant que c’est pour lui soutirer un pourcentage des royalties attendues.

Le 12 octobre 1989, à Namur, en Belgique, la maladie emporte le patron du TP OK Jazz. Les funérailles – grandioses – terminées, les musiciens avec à leur tête Lutumba Simaro négocient la manière dont sera géré dorénavant le groupe. La famille représentée par la petite sœur directe du défunt, Marie Louise Akangana, assisté de l’imprésario Manzenza Nsala Musala, trouve un accord de verser 30% des recettes aux héritiers qu’elle représente, les 70% restants allant aux musiciens, aux techniciens et aux administratifs. « Voisin » symbolise particulièrement cette étape marquée par d’autres tubes accrocheurs. Hélas, des incompréhensions surgissent. Les rapports changent entre la succession Luambo et l’orchestre. Le mode de gestion est mis en cause. La solution, c’est la séparation.

Le 30 janvier 1994 est porté sur les fonts baptismaux l’orchestre Bana OK, au bar-dancing Mama Kusala, au Bon Marché, à Barumbu. L’appellation est du chanteur et 1er vice-président Josky Kiambukuta Londa. Ndombe Opetum, Makoso, Lokombe, etc. sont tous présents. « Cabinet Molili », « Ofela », « Trahison » soulignent la marque de l’incomparable Lutumba Masiya.

En 1998, une tournée européenne, en France et en Belgique, n’apporte pas la satisfaction escomptée à cause d’un producteur pas sérieux. Le groupe se déchire. Les mécontents décident de rester et fondent l’orchestre OK International avec les Diatho Lukoki, Lokombe et d’autres.  Lutumba Simaro rentre à Kinshasa où les productions sont exécutées les week-ends chez Sébastien, au quartier Bibwa, dans la commune de la Nsele, à Yolo-Nord et même à Ngiri-Ngiri où le sponsor a aménagé un endroit de rencontre des amoureux des chansons de Bana OK. Mais, pour plusieurs raisons, l’affluence commence à diminuer. La vie devient difficile pour tout le monde. Les ennuis physiques de Lutumba ne sont pas non plus pour faciliter les choses. Dans ce contexte, pouvoir est donné à Manda Chante de maintenir la barque à flot… ACP/Kayu

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