Violences conjugales à Kinshasa : les us et coutumes handicapent l’accès à la Justice (Par Tanya Yeme Muamba)

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Kinshasa, 26 juillet 2021 (ACP).- La fréquence des actes de violences conjugales est si répandue en RDC en général et à Kinshasa en particulier qu’elle devient normale pour la plupart des personnes à cause des us et coutumes ainsi que des certains dogmes religieux.

Cette situation handicape l’accès des victimes à la Justice. Les violences domestiques sont une réalité dans plusieurs ménages de la RDC.

Laurette Nyati, 37 ans, est mariée depuis environ 16 ans. Enseignante dans une école maternelle, elle gagne assez pour être autonome financièrement. Mais son mari perçoit son salaire et elle n’a pas le droit d’y toucher sans son approbation. «Je travaille, pourtant je n’ai pas le droit de toucher sur mon propre salaire. J’ai peur de le dénoncer car si aujourd’hui je divorce, mes enfants me seront arrachés et maltraités par une marâtre. Et quel homme voudra me prendre en mariage sachant que j’ai traîné en justice le père de mes enfants?», s’interroge-t-elle. « Dans ma tradition, le mariage est sacré. C’est le chemin de non-retour. Le divorce est considéré comme un échec pour la femme. L’Eglise est contre le divorce car le mari est le chef de la femme », confie-t-elle.

S/T : 80% de femmes trouvent normales les violences dont elles sont victimes

Mme Elsa Indombe, directrice adjointe en charge des opérations à l’Union congolaise des femmes des médias (UCOFEM) affirme que la majorité des femmes mariées, soit plus de 80% ne cherchent pas de l’aide et ne dénoncent pas les maltraitances dont elles font l’objet. Les violences conjugales ne sont pas perçues comme étant un mal par la société. De nombreuses femmes ignorent que les violences sexuelles entre conjoints sont illégales et qu’elles peuvent les dénoncer. L’UCOFEM a menée récemment une enquête sur l’augmentation du nombre de filles-mères dans certains quartiers de Ngaliema, une commune située dans la partie Ouest de Kinshasa. L’enquête qui a concerné Camp Luka, Kikusa et Sanga-Mamba a présenté un tableau inquiétant. Elle a démontré que la pauvreté livre de nombreuses jeunes filles au phénomène «yaka tovanda», une forme d’union libre ou cohabitation précoce.

Dès l’âge de 14 ans, 52% des femmes ont subi des violences physiques où le partenaire est cité comme responsable dans 62,9% des cas. 53% des femmes en union libre subissent au quotidien des actes de violence conjugale physique, psychologique et sexuelle et 80% des femmes les trouvent justifiées ou normales.

Selon Me Liévin Gibungula, avocat coordinateur à la Ligue de la Zone Afrique pour la Défense des Enfants et Elèves (LIZADEEL), les violences domestiques (conjugales) entre conjoints constituent une infraction. “Dans certaines coutumes, le fait de donner en mariage une fille mineure est un devoir. Lorsqu’un homme veut consommer le mariage forcé avec une mineure, les traditions considèrent cette union comme un droit légitime. Les us et coutumes constituent une véritable entrave à la justice car le droit coutumier ne reconnait pas le viol”, indique Me Gibungula .

“De plus, l’Etat congolais ne dispose pas des mécanismes spécifiques de protection de victimes de violences domestiques. L’absence de lois spécialisées et des mesures adaptées à leurs besoins spécifiques constitue un grand obstacle pour l’accès en justice”, indique-t-il.

S/T : 5 ans de prison pour les hommes violents

Contacté par l’ACP, M. Didier Kabuika, officier de Police judiciaire (OPJ) d’un sous commissariat de la Police de Djelo Binza à Ngaliema reconnaît que les violences domestiques sont courantes à Kinshasa, mais elles ne sont pas dénoncées. “Il existe des infractions dans le cas de violences verbales et de coups et blessures. Pour cela, la victime doit dénoncer afin de  permettre à la Police de réprimer l’auteur. Souvent les victimes ne portent pas plainte. Quelques-unes dénoncent. Malheureusement, la plupart d’entre elles se rétractent par la suite à cause des préjugés”.

Interrogé par la presse, un magistrat du tribunal de paix de Kinshasa/Ngaliema précise que les violences sexuelles et verbales ainsi que les coups et blessures sont réprimés par la loi congolaise.

Malgré que la loi ne condamne pas spécifiquement les violences conjugales, le fait pour un mari de porter sa main sur sa femme constitue une infraction punie par la loi pénale existante.

En effet, selon l’article 46 du code pénal, “quiconque a volontairement fait des blessures ou porté des coups est puni jusqu’à six mois de prison”. La peine peut aller à cinq ans si “les coups et blessures ont causé une maladie ou une incapacité de travail personnel”, ajoute l’article 47 du code pénal.

“La législation congolaise doit régler certaines lois pour permettre de mieux défendre les victimes”, insiste de son côté Me Lievain Gibungula. Il recommande notamment la révision du code pénal en y incriminant expressément les violences domestiques. ” Le législateur doit également finaliser la révision de la stratégie nationale de lutte contre les violences sexuelles et basées sur le genre (VSBG) en y définissant des actions spécifiques sur les violences domestiques, notamment la sensibilisation de la population ainsi que la formation des autorités judiciaires compétentes et celles de la Police. Cela implique l’allocation des ressources conséquentes pour sa mise en œuvre”a-t-il indiqué.

Me Gibungula recommande enfin à l’Etat d’assurer la gratuité de la procédure judiciaire pour les survivantes des violences conjugales. “Le manque d’argent handicape aussi l’accès en justice. Il doit également prendre des mesures de sécurisation des survivantes”, conclu-t-il.

Notons que cette enquête a été réalisée en collaboration avec Journalistes pour les droits humains (JDH/JHR), dans le cadre du projet « Canada-monde, la voix des femmes et des jeunes filles ». ACP/Fng/CKM/NKV